23
La voiture se traînait sur des routes pleines d’ornières, bringuebalait sur les rails de chemin de fer cintrés, passait sous des structures aériennes pareilles à des pattes d’araignée, qui soutenaient des ponts roulants et des tuyaux destinés au transport de produits chimiques.
— Demandez-lui de ralentir, dit Floyd en tapotant l’épaule du chauffeur. Je voudrais voir la pancarte, là-bas.
Auger relaya la demande tout en jetant un coup d’œil à la planche de bois de guingois que Floyd avait repérée, presque dissimulée derrière un rideau de hautes herbes.
— Magnolia Strasse. Un nom pareil, il faut l’inventer…
— C’est l’adresse de Kaspar Metals ?
— Ou de ce qu’il en reste, confirma-t-elle.
Derrière une palissade de bois effondrée, une grue à vapeur achevait de détruire un bâtiment industriel en brique rouge en balançant, selon une série d’arcs amortis, une boule de démolition dans l’unique mur restant. L’espace entre les rares bâtiments encore debout était jonché de monticules de briques, de béton fracassé et de poutrelles métalliques tordues.
— S’il y avait une aciérie ici, dit Floyd, quelqu’un a bien réussi à la dissimuler.
Ils ordonnèrent au chauffeur du taxi d’arrêter son moteur, descendirent de voiture et allèrent se planter sur la seule plaque de sol sec au milieu d’une course d’obstacles de mares de boue. Il faisait un froid mordant et dans l’air planait une humidité chimique persistante. Auger portait un pantalon noir et un manteau de cuir noir qui lui arrivait aux genoux. La nuit précédente, dans la chambre d’hôtel, elle avait essayé d’arracher les talons de ses chaussures, mais sans succès.
— Essayez de convaincre le chauffeur de nous attendre un quart d’heure, dit Floyd. Il faut aller voir s’il ne reste rien d’intéressant dans le coin.
Auger se pencha pour parler au chauffeur par la vitre de son côté. Elle réussit à transmettre son message, mais les mots ne venaient plus avec la fluidité attendue. La machine linguistique étincelante, qui débitait, la veille même, des phrases élégantes, d’une grande richesse syntaxique, laissait place à un vieux système rouillé qui grinçait et gémissait péniblement à chaque mot. C’était ennuyeux. Si son allemand la lâchait maintenant, ils allaient se retrouver dans une sacrée panade.
— Il dit qu’il accepte de rester, annonça-t-elle enfin.
— Il n’a pas été facile à convaincre.
— Mon allemand est un peu rouillé, ce matin. Ça n’a rien arrangé.
Ils se dirigèrent vers une fente dans la palissade en regardant bien où ils mettaient les pieds sur le sol envahi par les mauvaises herbes. Deux planches étaient tombées, laissant un trou juste assez large pour qu’ils se faufilent à travers. Floyd passa le premier, retenant les hautes herbes, de l’autre côté, pour permettre à Auger de le rejoindre.
— C’est terrible, dit Auger. Les dégâts sont tels qu’on a du mal à imaginer qu’il y a jamais eu une usine à cet endroit. La seule preuve que nous en ayons, c’est la lettre que Susan White a reçue.
— Quand a-t-elle été envoyée, au fait ?
— Vous vous souvenez du billet de train qu’elle avait acheté et jamais utilisé ? Elle s’apprêtait à venir ici, quand elle a été tuée. Elle avait reçu la lettre un mois avant, à peu près.
— Regardez par terre, à cet endroit, dit Floyd. Pas un brin d’herbe. La végétation n’a pas encore eu le temps de pousser à travers le béton.
— Un incendie volontaire ?
— Difficile à dire avec certitude, mais personnellement je dirais que oui. Ça tombe trop bien pour être un hasard.
La grue qu’ils avaient vue un peu plus tôt se dirigeait vers un autre bâtiment condamné. La boule lestée oscillait alors que l’engin s’avançait sur les gravats et les débris. Deux gros bulldozers verts l’avaient rejoint, leurs moteurs Diesel vomissant une fumée âcre. Les opérateurs étaient accoutrés de masques, de grosses lunettes et de cirés.
Auger chercha du regard l’endroit où commencer sa pêche aux indices.
— Essayons de trouver le bâtiment numéro quinze, suggéra-t-elle.
— Nous n’avons pas beaucoup de temps devant nous, l’avertit Floyd.
Ils s’engagèrent dans les ruines de l’usine jusqu’à ce qu’ils arrivent au petit groupe de bâtiments survivants. Les restes de leurs carcasses avaient un aspect menaçant et ressemblaient à des crânes vides. Les toits et tous les planchers avaient disparu, le ciel gris fer était visible par les crevasses des structures dévorées par les flammes. Auger n’avait jamais aimé enfreindre la loi, même au cours des rites d’initiation de l’enfance, alors que le risque de sanction sérieuse était modeste, et ça lui plaisait encore moins aujourd’hui.
— Le numéro quinze, dit Floyd en indiquant une plaque de métal à peine lisible, qui pendait de guingois sur un mur. On dirait que notre bonhomme n’a pas aimé qu’on le menace de servir de casse-croûte aux pingouins. Il faudra que je m’en souvienne, la prochaine fois que je voudrai mettre la pression sur quelqu’un.
Ils trouvèrent une entrée praticable. L’intérieur du bâtiment était plongé dans l’obscurité, le plafond du rez-de-chaussée semblait encore à peu près intact.
— Faites bien attention où vous mettez les pieds, Verity.
— Je fais attention, répondit-elle. Tenez, prenez ça…
Elle tendit son automatique à Floyd.
— Je préférerais que vous le gardiez, dit Floyd. Les armes me rendent nerveux. Je me cramponne à l’idée irrationnelle que si je n’ai pas de flingue sur moi je ne me retrouverai pas en position d’en avoir besoin.
— Vous êtes pourtant exactement dans cette situation en ce moment précis. Prenez-le.
— Et vous ?
Auger récupéra, dans son sac, l’arme qu’elle avait prise au bébé de guerre, dans la station de métro Cardinal-Lemoine.
— Moi, j’ai ça, dit-elle.
— Je veux parler d’une vraie arme, répondit Floyd.
Il regarda d’un air dubitatif l’étrange pistolet, mais n’insista pas : il avait compris qu’Auger ne plaisantait pas.
— Faites attention, Floyd. Ces gens sont prêts à tuer.
— Ça, je le sais.
— Et si vous voyez un enfant ?
Floyd la regarda, le blanc de ses yeux brillant dans le noir.
— Vous voudriez que je commence à tirer sur des gosses, maintenant ?
— Ce ne sera pas un enfant.
— Je tirerai pour blesser. En dehors de ça, je ne réponds de rien.
Avant de s’engager dans le bâtiment, Auger jeta un coup d’œil par-dessus son épaule. Les engins de démolition détruisaient un banal bâtiment de brique. Ils démembraient sa carcasse à tour de rôle, comme des loups se disputant un cadavre. Elle les regarda reculer et avancer pour attaquer de nouveau, leurs moteurs rugissant d’une fureur mécanique contenue. Dissimulés derrière leurs lunettes, les conducteurs semblaient les retenir plutôt que les piloter.
— Dépêchons-nous, Floyd. Ces choses semblent se rapprocher.
Auger pénétra dans le bâtiment et se retourna encore une fois vers l’entrée, mais il n’y avait pas signe qu’on les ait suivis. Elle s’avança à l’intérieur, plaqua sa manche sur ses lèvres et son nez pour ne pas respirer la poussière. Ses yeux mirent bien trente secondes à s’adapter à l’obscurité, puis elle distingua une allée centrale entre deux murailles de matériel lourd, manifestement trop massif ou trop endommagé pour valoir la peine d’être récupéré. Il y avait là des machines-outils, des tours, des perceuses et plusieurs dizaines d’autres engins qu’Auger ne reconnut pas, mais qui semblaient destinés au même travail d’usinage de pièces métalliques.
— Au moins, on dirait qu’on est au bon endroit, dit-elle.
— Regardez par terre, dit Floyd. On voit le sous-sol, à travers.
Auger le suivit, mettant ses pas exactement dans les siens. Sous leurs pieds, le sol craquait, délogeant de la poussière et des débris. Un corbeau s’enfuit d’un appui de fenêtre, dans une furie de plumes noires, silencieuses. Elle le regarda s’éloigner à tire-d’aile dans le ciel, et se réduire bientôt à un bout de papier brûlé emporté par le vent.
— Il n’y a rien, ici, dit Auger. Pas de papiers, pas d’archives. Nous perdons notre temps.
— Nous avons encore dix minutes devant nous. On ne sait jamais ce qu’on peut trouver.
Au bout de l’atelier, le rectangle d’une porte était à peine visible sur le plâtre noirci des murs.
— Allons voir ce qu’il y a derrière ça, suggéra Floyd.
— Attention…, souffla Auger.
Sa main se crispa sur l’arme du bébé de guerre. Sa poignée à la taille d’une petite main d’enfant lui faisait mal à la paume.
Floyd avait déjà poussé la porte et la franchissait. Elle l’entendit tousser.
— Il y a des marches, à cet endroit, dit-il. Qui montent et qui descendent. Vous voulez faire ça à pile ou face ?
Elle entendit, dans le lointain, un autre bâtiment s’effondrer, le hurlement des moteurs Diesel qui forçaient. Le matériel de démolition se rapprochait.
— Restons à cet étage.
— Je ne pense pas que nous fassions de grandes découvertes en haut, spécula Floyd. Plus on monte, plus les dégâts provoqués par l’incendie doivent être sévères. Mais quelque chose a peut-être survécu en bas.
— Nous n’allons pas descendre…
— Vous avez votre torche ? demanda Floyd.
Elle le suivit dans la pièce adjacente. Des marches en béton montaient vers une autre salle plongée dans le noir, et un escalier descendait dans des ténèbres encore plus profondes.
Floyd lui prit la torche des mains et la braqua dans l’obscurité.
— C’est une très mauvaise idée, dit Auger.
— Une repartie épatante, venant d’une femme qui aime passer son temps libre à éviter des trains dans les tunnels…
— Je ne pouvais pas faire autrement. Alors que là, si.
— On verra bien ce qu’on va trouver. Deux minutes, pas plus, d’accord ? Je n’ai pas fait tout ce chemin pour battre en retraite maintenant.
Floyd commença à descendre, Auger tout près de lui. Il promenait le faisceau de sa torche devant lui, révélant des murs fissurés. L’escalier faisait un angle à quatre-vingt-dix degrés et tournait à nouveau.
— Il y a une autre porte, ici, dit Floyd en essayant de tourner une poignée. On dirait que c’est fermé à clé.
— Quel dommage, soupira-t-elle, l’air à la fois soulagée et déçue. On n’a plus qu’à faire demi-tour.
— D’accord, mais laissez-moi quand même essayer de la forcer. Tenez-moi ça…
Elle récupéra la torche et se demanda – l’espace d’un instant – si elle n’allait pas devoir utiliser son arme pour convaincre Floyd de remonter à la surface.
— Faites vite, dit-elle. Ces machines m’inquiètent.
La porte pivota sur ses gonds avec un raclement métallique qui la fit grincer des dents. Floyd ne réussit pas à l’ouvrir complètement, mais suffisamment pour leur permettre de se glisser de l’autre côté. La lumière de la torche tomba sur son visage.
— Vous voulez rester ici pendant que je regarde ? Je ferai aussi vite que je peux.
— Non, dit-elle. Je suis sûre que je vais le regretter, mais je veux voir ce qu’il y a à voir de mes propres yeux.
Des éventails et des lames de lumière gris-bleu filtraient par les fentes du plafond, au-dessus de leur tête. Ils avaient du mal à distinguer ce qui se trouvait hors du rayon de la torche, mais la pièce paraissait vide.
— Vous voyez quelque chose ? demanda Auger. Non ? Parfait. On s’en va.
— Il y a une rampe, là, dit Floyd. On dirait qu’elle fait le tour de la salle…
Il éclaira le sol, au-delà de la rampe. Elle était plus basse qu’Auger ne s’y attendait. Ils avaient émergé sur une sorte de mezzanine qui faisait le tour d’une salle haute de deux étages. Les rais de lumière filtrant du plafond éclairaient une énorme masse noire, vaguement sphérique, tapie au milieu de l’énorme espace.
— Et voilà, dit Floyd. Une sphère de métal. Prête à servir.
— Laissez-moi voir.
Elle prit la torche et la braqua sur la sphère. Elle se rendit vaguement compte que Floyd refermait la porte derrière eux, mais ne se laissa pas distraire par le bruit. La sphère était entourée par un grand nombre de machines et d’outils, et notamment une sorte de cadre, ou de harnais, auquel elle paraissait suspendue.
— C’est bien à ça que votre chère sœur défunte s’intéressait tant ? ironisa Floyd en s’approchant d’elle.
— Oui, répondit Auger, ignorant son ton sarcastique. Mais ce que je ne comprends pas, c’est ce que ça fait là. Les trois sphères devaient être expédiées à trois adresses différentes.
— Don l’une à Berlin, je vous rappelle ; alors, où est le pro…
— En effet. Mais elle devait quand même quitter l’usine pour un autre endroit de la ville.
— Enfin, maintenant, au moins, vous savez que ces choses existent dit Floyd en lui reprenant doucement la torche.
— Hé là ! Qu’est-ce que vous faites ?
— Il y a une échelle qui descend. Je voudrais voir ça de plus près.
— On ferait mieux de retourner au taxi…
Mais elle ne put résister à la tentation de le suivre vers le sol de la salle souterraine.
De près, la sphère – qui devait bien faire trois mètres de diamètre – donnait l’impression d’être compacte et massive, mais elle aurait très bien pu être creuse. La surface était lisse par endroits, irrégulière à d’autres, et une fissure courait d’un pôle à l’autre. Elle était accrochée à sa nacelle par un unique câble fixé à un œillet de métal soudé en haut. La partie supérieure était recouverte d’une poussière grise, poudreuse. On aurait dit un pudding saupoudré de sucre glace. En descendant de la mezzanine, ils découvrirent dans un autre coin de la salle un grand cylindre vertical, peut-être une bouteille de gaz comprimé, et encore ailleurs un objet en forme de tambour, aux bords hauts, de trois bons mètres de diamètre, qui évoquait une sorte de pataugeoire blindée. Comme la sphère, tout cela était couvert de cendres et de poussière.
Auger effleura la sphère de métal. Elle avait l’air froide et rugueuse sous ses doigts, et en dépit de sa masse apparente la seule pression de sa main la déplaça légèrement.
— Alors, que pensez-vous que ce soit ? demanda Floyd.
— D’après la lettre, c’était une sculpture artistique, répondit Auger. Mais c’était manifestement un bobard ; les spécifications étaient trop précises pour ça. À mon avis, la compagnie avait une commande pour des pièces très précises, destinées à un système plus vaste.
— Une arme secrète ?
— Un truc dans ce genre.
— Mais quel genre d’arme secrète peut-on faire avec une boule métallique géante ?
— Trois boules métalliques géantes, je vous rappelle, dit Auger. Séparées par trois cents kilomètres. Il doit bien y avoir une raison à ça aussi.
— Trois armes secrètes, alors ?
Il s’éloigna de la sphère et commença à fouiller dans la poussière qui recouvrait, sur la plus proche rangée d’établis, les outils en acier et la vaisselle de laboratoire, les lançant par terre, avec l’aisance et la désinvolture d’un cambrioleur. Au bout de quelques instants de ce vacarme, Auger étouffa un juron et se joignit au processus de destruction, cherchant quelque chose, n’importe quel indice susceptible de leur fournir une piste.
— Ou juste une seule arme secrète, dit-elle. Mais tellement énorme qu’elle occupe la moitié de l’Europe.
— Ça n’a pas de sens.
— Non, dit-elle en secouant la tête. Ça n’a pas de sens. Mais c’est pourtant ça, Floyd. Et c’est pour ça que des gens sont morts. Pas seulement ceux dont nous avons connaissance, mais tous ceux qui ont probablement dû mourir pendant la programmation, le financement et l’assemblage de tout ça.
— Mais alors, pourquoi l’ont-ils laissée là ?
Elle poussa une vieille trousse à outils qui s’écrasa par terre dans un vacarme dérangeant, des clés à molette étincelantes s’éparpillant dans tous les sens.
— Je ne pense pas que cette sphère soit la vraie arme.
— Elle me paraît assez réelle, à moi.
— Je veux dire, je ne crois pas qu’il ait jamais été prévu de livrer cette sphère aux clients. Sa finition est trop fruste, et il est évident qu’il y a eu un problème au cours du processus de moulage. Je ne suis même pas sûre que ce soit de l’aluminium, ou l’alliage de cuivre et d’aluminium dont Altfeld nous a parlé. Ça pourrait tout aussi bien être du fer.
— Vous pensez que c’était une pièce d’essai ?
— Oui. Un essai pour la pièce définitive, destiné à roder les techniques de moulage et de finition, et à voir comment la déplacer par la suite. À moins que ce ne soit le moulage définitif qui se soit mal passé, et que la pièce ait dû être abandonnée. Enfin, peu importe, conclut-elle avec un haussement d’épaules. Ce qui compte, c’est qu’elle est restée là.
— Alors, ce qui a calciné cette usine, ou organisé sa démolition…
Alors qu’il prononçait ces mots, Auger entendit les machines démolir un autre mur, un autre plancher. Le rugissement des moteurs semblait de plus en plus proche, et de plus en plus bestial.
— Je pense qu’ils ne connaissaient pas l’existence de ce sous-sol. Les trois moulages principaux avaient été achevés et livrés. À mon avis, ils ont brûlé l’usine après pour dissimuler toute trace de ce qui avait été fabriqué. Mais ils n’ont jamais pensé qu’il pouvait y avoir une quatrième sphère, et qu’elle était encore là.
— Alors il faut qu’on fouille vraiment à fond tout cet endroit, dit Floyd. S’ils ont oublié ça, on ne peut pas savoir ce qu’ils ont laissé d’autre derrière eux.
— Vous avez raison, reconnut Auger.
Elle sentait battre son cœur plus vite. Elle était plus proche d’une réponse qu’elle ne l’avait jamais été. Elle pouvait presque la sentir, tapie à l’arrière de son esprit, comme un paquet cadeau.
— Vous avez raison, répéta-t-elle, et la seule chose intelligente à faire serait de passer tout cet endroit au peigne fin. Mais nous n’allons pas le faire. Nous allons partir de là tout de suite, pendant que c’est encore possible.
— Cinq minutes, dit Floyd. Il pourrait y avoir ici une trace de l’adresse d’expédition pour les sphères finies…
— C’est n’importe quoi, ça, Wendell.
— Ils ont fait preuve de négligence, ou ils étaient pressés, sans quoi ils n’auraient jamais laissé tout ça ici…
— Parce qu’ils pensaient qu’ils avaient quelqu’un à leurs trousses ?
— Mais à qui avons-nous affaire, Verity ? Vous allez enfin vous décider à me le dire ?
— Nous avons affaire à des gens redoutables, dit-elle. Ça ne vous suffit pas ?
— Ça dépend du sens que vous donnez à « redoutable », fit Floyd en tapotant le canon de son automatique sur la sphère de métal, lui arrachant un tintement sourd. Ça me rappelle cette discussion avec Basso… Ce n’était vraiment pas conçu pour être une cloche.
— Basso ?
— Un ouvrier métallurgiste de ma connaissance. Je lui ai montré le croquis trouvé dans les affaires de Susan. Il a dit que ça pourrait être le plan d’une cloche. Il parlait d’une cloche de plongeur, mais moi je pensais qu’il parlait du genre de cloche qui sonne.
Auger entendit à nouveau le rugissement des engins de démolition, le bruit des pierres et des briques écrasées sous les chenilles.
— Je ne vois pourquoi des gens devraient mourir pour protéger une cloche de quelque sorte que ce soit, dit-elle. Et puis, elle est fêlée.
Floyd tapa à nouveau avec le canon de son arme sur la sphère, et écouta les réverbérations en plissant les paupières. Il se déplaça autour de l’objet, tapa dessus à nouveau.
— Vous voulez dire que si elle n’était pas cassée elle rendrait un meilleur son ? dit-il.
— Refaites-le.
— Quoi donc ?
— Frappez le métal comme vous venez de le faire.
— J’essayais seulement de voir si elle était vraiment massive. Je ne renonce pas à l’idée selon laquelle ça pourrait être une bombe atomique.
— Ce n’est pas une bombe atomique. Tapez dessus à nouveau.
Floyd recommença en se déplaçant.
— Elle tinte, dit-il, mais le son est celui d’une cloche fêlée.
— C’est parce qu’elle est fêlée. Mais si elle ne l’était pas, vous ne croyez pas qu’elle tinterait d’un son plus pur ?
Floyd abaissa son pistolet.
— Je pense. Enfin, si tant est que ça ait de l’importance.
— Je pense que ça en a beaucoup. Je pense que c’est exactement pour ça que ces sphères ont été conçues : pour résonner. Et je pense que vous aviez raison, et que Basso se trompait.